J’ai eu si peur : j’ai cru que je ne reboirai plus de jus d’orange

J’ai eu si peur, j’ai bien cru que plus jamais je ne reboirai de jus d’orange.

Je me tiens debout devant le plan de travail élimé de ma cuisine et je verse un filet de jus d’orange dans un verre de cantine banal. Cela fait des mois, peut-être des années, que je n’ai pas écouté vraiment le bruit d’un filet de jus d’orange que l’on verse lentement. Que je n’ai pas noté les nuances de sa robe en fonction de cette lampe qui décidément, éclaire plutôt mal. Je suis terrifiée de constater que durant au moins deux ans, j’ai été si contractée intérieurement que je n’ai pas utilisé mes cinq sens pour autre chose qu’une forme de survie physique et psychologique. De moi à moi, j’ai appris à devenir temporairement insensible. Ce constat douloureux me terrasse et je m’accroche au plan de travail tandis que des larmes coulent sur mes joues & secouent mon thorax en sursauts irréguliers. Je me réveille d’une gueule de bois émotionnelle, la petite fille à l’intérieur de moi vient de remonter à la surface. Elle n’avait plus d’air.

« Tous les enfants sont des artistes, le plus dur est de le rester une fois adultes », disait Picasso. Durant plus de 2 ans et du fait de circonstances extérieures non-maîtrisables, j’ai coupé les ponts avec toute forme de poésie dans ma vie. Il n’y eut plus de place pour le superflu, si subtil et gratuit soit-il. Seul a compté d’avancer, de produire, de ne pas sombrer à tous niveaux. De porter. De nourrir. De donner. Aux autres. De créer. Il n’y eut plus que les « il faut que ». J’ai perdu tout contact avec la douce musique de fond d’une vie menée en douceur pour soi, dans le respect de ses propres sensations et de son tempo. J’ai perdu l’autorisation intérieure de me nourrir des détails d’objets anciens aperçus chez un antiquaire, de visages expressifs d’inconnus croisés dans des cafés, de l’odeur de l’air chaud durant l’été, du bruit d’un torchon qui nettoie une vitre énergiquement au détour d’une maison de ville. J’ai perdu le plaisir d’une description à la Balzac, celui de sentir l’état d’un animal domestique, ou d’écouter le bruit de fond que fait le monde pendant une nuit sans sommeil. Pas le temps de rêvasser. Pas le temps de bavasser.

Je suis dévastée de ce constat et ne suis que tristesse pour tous les enfants/artistes de cette planète vivant aux côtés de personnes telles que je me vois à la lumière de cette lampe de cuisine de qualité médiocre : le monde doit leur paraître si fermé. Si dur. Bien trop rapide. Trop raide. Sans saveur. Car les saveurs ne s’extraient des plis de la réalité qu’à l’occasion d’une forme de ralentissement. Autrement, ce même monde a l’éclairage des néons de supermarchés, l’odeur de la Javel sur laquelle on aurait un peu trop forcé, et le rythme du TGV. Au final, on n’a rien vu du paysage, on ne gardera aucun souvenir de l’expérience. Ce monde n’est plus vivant, il est juste fonctionnel. Tout ceci est d’une tristesse absolument accablante.

Le jus d’orange s’immobilise dans mon verre. Je le bois, un peu trop vite car j’ai peur de pleurer au beau milieu et de m’étouffer. Malgré ça, le fait de sentir que j’ai à nouveau du goût…me comble. Je crois qu’il ne m’est rien arrivé d’aussi incroyable depuis longtemps. Sentir, c’est être en lien avec la réalité. Sentir, c’est recommencer à être, un peu mieux. Ce jus d’orange me rend complètement euphorique. C’est le meilleur que je n’ai jamais bu. Je n’en reviens pas, voilà maintenant que je rêve d’une tartine de chocolat et je me vois mordre dedans comme une enfant, ravie de m’en mettre partout et d’oublier toute forme de convenance. Je veux être libre de sentir et d’aimer. De ressentir et de ne pas savoir à quoi tout ça va mener. C’est jouissif. Et jouir, c’est pour rien. C’est juste la preuve qu’on est vivant.

Alors je prépare du matériel. Demain matin mon fils, nous ferons de la peinture après notre verre de jus d’orange et ce sera sans aucun doute, le plus beau de tous les dimanches du monde.

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  • Morgane Scimia
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    Merci Flora, je n’ai pas d’autre mot

    Je suis profondément émue par ce que je viens de lire et les mots manquent de saveur pour exprimer ce que je ressens.

    ça résonne profondément et fait palpiter mon coeur

    MERCI <3

    • FloraTrigo
      Reply

      Oh merci Morgane ! De cœur à cœur nous communiquons, c’est direct 🙂

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