Les avantages de l’ashtanga sur le vinyasa

Ceci est une traduction autorisée par son auteur, Gregor Maehle. Retrouvez l’article original en version anglaise en CLIQUANT ICI.

Dans cet article, le terme “ashtanga yoga” fera référence aux séquences de yoga transmises par T. Krishnamacharya, Patthabi Jois et BNS Iyengar (à ne pas confondre avec BKS Iyengar). Cette méthode a fait pour la première fois son apparition dans le livre Yoga Makaranda de Krishnamacharya en 1932 mais il viendrait d’un texte ancien nommé le Yoga Korunta (susceptible de se référer au Kapala Kurantaka, mentionné dans la Hatha Yoga Pradipika). Le terme “ashtanga” sème la confusion car il se réfère traditionnellement aux 8 champs du yoga décrits par Patanjali. Lorsque j’ai rencontré l’ashtanga yoga il y a 30 ans, il s’appelait “ashtanga vinyasa yoga” du fait de l’accent mis sur l’aspect séquentiel des mouvements.

Dans l’entre-deux, le terme vinyasa s’est trouvé réinventé pour faire maintenant allusion à une nouvelle forme de yoga combinant des éléments d’ashtanga et des éléments du yoga de BKS Iyengar. Il emprunte à l’ashtanga les liaisons entre les postures qui forment alors un flow continu ; et au yoga Iyengar le fait que l’enseignant choisisse l’ordre des postures et qu’elles varient d’un cours à l’autre.

Dans cet article, je vais analyser les problèmes de cette nouvelle approche et montrer en quoi l’ashtanga est brillant. Je vais également enquêter sur les revers de la méthode ashtanga et suivre la piste du vinyasa yoga qui conserve quand même quelque mérite.

  • Les séquences de vinyasa sont construites en fonction des préférences de l’enseignant. C’est quelque chose qui me perturbait déjà quand je pratiquais le yoga Iyengar. Que savons-nous de ces séquences ? Est-ce qu’elles fonctionnent ? Quels sont leurs antécédents ? Que sais-je des capacités de cet enseignant à former des séquences de postures cohérentes ? En ashtanga, nous avons des séquences dont les bénéfices sont prouvés et qui remontent aux recherches de Krishnamacharya voire même avant. Le problème avec le caractère orthodoxe de l’enseignement actuel du yoga ashtanga réside dans le fait que l’accent est beaucoup trop mis sur le fait de coller à une séquence particulière, même dans les cas où cela n’est pas productif pour un élève. Ce n’était pas l’approche de Krishnamacharya. Le problème inverse, de faire fi de toutes les séquences établies, est que nous ne savons pas par quoi démarrer. Je suggère d’enseigner les séquences d’ashtanga telles qu’elles sont établies et de modifier si nécessaire en les adaptant aux besoins individuels des élèves.
  • Un autre revers important en vinyasa yoga, qui vient de ses racines Iyengar, est qu’il est possible de ne pas travailler sur ses points faibles puisque c’est l’enseignant qui détermine le contenu de la pratique. Quand je pratiquais le yoga Iyengar, j’espérais que l’enseignant ne propose pas de flexions avant ce jour-là, car je les détestais. Et je me réjouissais quand le thème du jour était les flexions arrière, que j’adorais. En conséquence, quand je faisais ma pratique à la maison, j’évitais les flexions avant également et je n’ai donc jamais progressé dans ce domaine jusqu’à ce que je rencontre l’ashtanga. Dans la 1ère série d’ashtanga, j’ai dû affronter mes démons et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’améliorer rapidement. Une critique de l’ashtanga ici cependant : les enseignants doivent être formés à reconnaître les problèmes tels que la prédominance en flexion avant. Celle-ci est causée par une pratique trop importante de flexions avant, sur du long terme. Dans ce cas, une séquence alternative doit être créée avant que l’élève ne repratique la 1ère série. Il existe un mythe ridicule selon lequel si l’enseignant pratique suffisamment, il saura tout de ses élèves. C’est absurde. Il existe tant de diversité parmi les corps qu’il est impossible d’expérimenter tous les problèmes dans son propre corps. Les enseignants doivent donc étudier intensivement pour compléter leur propre pratique.
  • Enseigner le vinyasa yoga n’est pas quelque chose de durable pour un enseignant. Celui-ci va faire la démonstration des postures et pratiquer devant ses élèves. Combien de temps un enseignant peut-il faire une chose pareille ? Pratiquant le yoga depuis 40 ans, je dirais que l’on peut faire ça 10 ans, selon la constitution de départ. Il existe bien évidemment des exceptions, mais la majorité des enseignants ne vont pas enseigner de cette façon plus de 10 ans. Cela demande de se concentrer sur l’aspect extérieur et visible des postures – certains enseignants vont jusqu’à se regarder dans un miroir pour s’assurer que les postures sont bien exécutées. Bien que cela soit bon pour les apparences, cela exclut la proprioception et l’intéroception. Hors une pratique de postures durable s’appuie sur la proprioception et l’intéroception. Cela signifie que l’on doit apprendre à sentir et écouter son corps afin de trouver sa posture. Si l’on ne procède pas ainsi, l’usure de votre corps va finir par causer de l’arthrose, un vieillissement prématuré et des blessures. Un sous-point important ici est que la plupart des enseignants de vinyasa n’ont pas de pratique suffisante en-dehors de leur enseignement. Pour être honnête, je n’en aurais pas non plus après avoir enseigné plusieurs cours par jour de cette manière ! L’ashtanga est vraiment bien à cet égard. A mesure que l’on vieillit, on enseigne simplement des cours guidés ou des cours Mysore (non-guidés collectivement) et personne ne s’attend à ce que l’on se pavane devant les autres. C’est bien plus durable pour l’enseignant. Avec le vinyasa, j’ai l’impression que l’on se repose sur une injection continue de jeunes enseignants aux corps capables, les plus âgés étant relégués de l’autre côté de la barrière.
  • En vinyasa yoga, vous ne pouvez pas transposer votre pratique à la maison puisque vous êtes constamment dépendant de l’enseignant et de la séquence qu’il/elle propose – à moins que vous n’étudiez vous-mêmes mais ça fait de vous un enseignant !. Pourquoi avoir une pratique personnelle à la maison ? Et bien peut-être que certains jours vous ne pouvez pas vous rendre dans un centre de yoga, ou bien l’enseignant est malade ou parti et cela va vous prendre du temps d’en trouver un autre. In fine, aller à des cours de yoga et apprendre de vos enseignants est quelque chose qui doit prendre forme dans votre propre pratique personnelle. A un moment de votre vie, vous devez prendre la responsabilité de ce que vous pratiquez. C’est très difficile à atteindre via des cours de vinyasa. Ils reposent énormément sur l’effet stimulant qu’a l’enseignant.
  • Une critique vis-à-vis de l’ashtanga : c’est le problème inverse. Les élèves peuvent devenir attachés à leur propre pratique très tôt dans leur cheminement, c’est-à-dire à peine quelques années après leurs débuts. Un collègue à moi âgé de 60 ans m’a dit une fois qu’il enseignait à un groupe de jeunes élèves en cours Mysore et leur avait donné de nombreuses indications pour améliorer leurs postures. Cela signifiait qu’il avait réabordé les bases avec eux. Les élèves, attachés à leur rythme ont fini par lui crier dessus (devant tout le monde en plein cours) : “Nous voulons juste faire notre propre pratique. Nous sommes juste venus faire notre pratique“. Ils voulaient simplement être ajustés pour aller plus loin dans les postures, mais ne souhaitaient rien apprendre de nouveau. Ca pose un sérieux problème.
  • Dans n’importe quel cours guidé de vinyasa, ashtanga ou autre, on ne peut aborder qu’une petite partie de la pratique partagée par le groupe. En tant qu’enseignant, dans la plupart des cours, vous verrez que la majorité des élèves ont besoin d’instructions standards. Elles fonctionnent pour environ 2/3 à 80% des élèves. Mais vous verrez également des élèves dont les corps sont très différents sous bien des aspects. Si je me mets à décomposer les instructions et proposer les variations à chacun au sein du groupe, on n’irait jamais plus loin que les Salutations au soleil A ! La proposition de l’ashtanga est particulièrement élégante ici. Les instructions standard sont enseignées en cours guidés, en stage, et dans les cours Mysore chacun reçoit des instructions adaptées à son propre profil. Je ne vois aucun autre format aussi pertinent pour enseigner sur le long terme à une personne. Si l’on creuse vraiment, il n’y a en réalité aucune instruction valable pour 2 personnes. Il existe toujours de fines différences. Il n’y a aucune de chance de les aborder dans un cours guidé. En d’autres termes, tant que nous enseignons des cours guidés, nous ne pouvons que rester à la surface du travail. Les cours guidés sont cependant importants car de nombreuses instructions sont absorbées avant de plonger dans les particularités individuelles. Il n’est pas possible de s’adresser à chaque élève en permanence en cours Mysore. Mais l’exploration des particularités ne peut advenir qu’au sein de ce format Mysore. C’est extrêmement important à comprendre : pour obtenir une pratique raffinée, apprendre en cours guidé au début et passer en cours Mysore en continuant quelques cours guidés ici ou là.
  • En yoga vinyasa, la concentration est uniquement extérieure et l’élève regarde ce que l’enseignant fait ou écoute ce qu’il raconte. De ce fait, la pratique est moins méditative et moins intériorisée. Peut-être diriez-vous qu’elle l’est quand même dans une certaine mesure, mais pas dans le sens où j’emploie ces termes moi-même. Dans mes stages et mes cours guidés, je fais parfois la démonstration de quelques postures et je donne beaucoup de directions dans chaque. Je n’attends pas des élèves qu’ils méditent mais qu’ils comprennent intellectuellement les instructions, les pratiquent et les mémorisent. Les cours guidés sont un environnement d’intense apprentissage intellectuel. Mais à un certain point c’est suffisant [sauf si vous y revenez périodiquement pour un rafraîchissement] puisque vous transposez ça dans les cours Mysore et pratiquez ces instructions – l’enseignant étant là pour vous aider. Si vous voulez approfondir votre pratique, cela se passe en cours Mysore car c’est un format qui permet cet aspect méditatif et intériorisé. La méthode ashtanga est brillante en cela car les cours guidés sont seulement envisagés comme une voie d’accès au cours Mysore. Développer une pratique interne est capital car c’est le socle du pranayama et de la méditation yoguique. Une critique sur l’orthodoxie de la méthode ashtanga : l’importance des cours guidés et des informations techniques sur les postures n’est souvent pas assez soulignée et cela peut freiner la progression des élèves.
  • Dans n’importe quel cours guidé, il est impossible de pratiquer en synchronie avec sa propre respiration car il s’agit de suivre les instructions et/ou la respiration de l’enseignant. Ayant démarré le yoga avec un corps très dur et raide, je ne vois pas comment je me serais assoupli et ouvert si je n’avais pas appris à m’abandonner dans mon souffle. Naviguer à travers des séquences de postures sur le fil de mon souffle, être littéralement mu par mon souffle dans les postures est ce qui m’a permis d’entrer dans le yoga. Krishna dit dans la Gita : “Toutes les choses sont créées par ma prakrti. Seul un imbécile croit être le créateur“. Prakrti, la force créatrice divine, est un terme complexe mais cela recouvre, entre autres, le prana et la respiration. Dans les postures, nous devons appliquer les mots de Krishna et abandonner le contrôle. Cela veut dire abandonner l’idée que nous sommes les créateurs, que nous respirons, que nous faisons les postures. La magie de la pratique des postures consiste à “s’asseoir” intérieurement à l’intérieur de nos corps, observer que notre souffle nous fait bouger sans effort. De la même façon que le vent de l’automne soulève une feuille et la fait virevolter. Tant que nous sommes ceux qui FAISONS les postures, nous sommes des imbéciles selon les mots de Krishna. Il s’agit ici bien évidemment d’un niveau de pratique élevé mais c’est à ce niveau que l’ashtanga nous mène et c’est là que peuvent se développer le pranayama et la méditation yogique. Cette croissance depuis la pratique posturale n’est possible que dans le format Mysore. Je ne vois pas d’autres possibilités, hormis des séquences pré-établies et une pratique personnelle.

Pour toutes ces raisons, je pense que la méthode ashtanga est plus valable que le vinyasa yoga. Je pense qu’actuellement, le vinyasa est répandu mais dès que les pratiquants veulent approfondir le yoga, les lacunes évoquées deviennent évidentes. Ce n’est pas qu’il n’y ait aucun intérêt à proposer du vinyasa yoga. Pour beaucoup de débutants, le fait que l’ashtanga demande un engagement et du sérieux, c’est trop. Je me souviens enseigner à des débutants qui me disaient vouloir simplement être guidés, qu’on leur dise quoi faire et qui ne voulaient pas développer une pratique personnelle. Le vinyasa a clairement sa place, comme une introduction au yoga.

De son côté, l’ashtanga a beaucoup à apprendre pour s’adresser aux débutants, notamment :

  • Un niveau de formation plus élevé pour les enseignants en anatomie, afin d’adapter la pratique à chacun. Apprendre comment transmettre les techniques en cours guidés et cours Mysore.
  • Connaître les limitations anatomiques des corps, les ajustements non pertinents et jusqu’où les ajustements pertinents peuvent aller. Ce n’est pas quelque chose que l’on apprend en regardant ou en ajustant uniquement. On apprend cela uniquement grâce à un enseignant avec une solide expérience et qui s’est formé en anatomie également. Malheureusement, les élèves se retrouvent souvent blessés du fait du manque d’expertise de l’enseignant.
  • Comprendre les différences entre les corps et comment modifier les séquences si nécessaire. Beaucoup ont abandonné l’ashtanga car leur enseignant ne savait pas ou ne voulait pas modifier la séquence.
  • Comprendre que la pratique de postures est une préparation aux champs plus élevés (pranayama, méditation yoguique) et non une fin en soi. C’est une évidence à la lecture des Yoga Sutras et d’autres textes. Quand est née l’idée selon laquelle une pratique de postures suffisait à être dans le yoga ? Il est regrettable que le yoga ashtanga ait été à ce point édulcoré.
  • Avoir une compréhension raffinée du pranayama et de la méditation, avoir eu des expériences qui en découlent et la capacité et la volonté de transmettre ces techniques aux élèves.

Je suis convaincu que l’ashtanga est promu à un grand avenir mais nous devons nous préparer à grandir et évoluer en tant qu’enseignants. Les élèves jouent un rôle tout aussi actif dans le sens où ils doivent savoir quels enseignants font le travail cité ci-dessus.

Traduit par Flora Trigo, le 21/02/2020.

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  • Clément
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    Bravo pour cet article qui ouvre un beau débat.
    Au delà du débat asthanga, vinyasa et même hatha :
    -> la technique doit être durable aussi bien pour les enseignants que les élèves.
    -> l enseignant doit avoir une pratique personnelle sinon il ne progressera pas et ne fera pas progresser ses élèves
    -> l enseignant doit donner des outils à ses élèves pour être le plus autonome dans leur pratique.
    -> l enseignant doit utiliser la technique en faisant des séances équilibrées. Plus ces séances seront variées et plus ses élèves aborderont les séances avec une belle fraîcheur mentale.

    • FloraTrigo
      Reply

      Bonjour Clément,
      Je suis soulagée de voir que vous avez tout à fait saisi la visée de l’article. Comme je disais à une personne, il est légèrement maladroit dans sa présentation, mais je vois que vous avez su passer outre. Merci !
      Merci infiniment pour votre synthèse qui amène encore plus de clarté.
      Flora

  • Van Camp
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    Commentaire tres lucide , pour pouvoir enseigner un cours de mysore Il faut une pratique ( ou avoir pratique ) intense … Etre dans Le souffle ( ca prend quand meme quelques annees ) et non un cours de gym ou On ‘fait’ … La beauté de l’enseignement consiste ( pour moi) en etant capable a travers des indications, ajustements de soulager ou de voir son eleve en meilleur etat qu’avant … Mais c’est vrai ( beaucoup de gens pensent que C’est facile d’enseigner le yoga , mais ce ne l’est point , C’est une connaissance profonde d’anatomie , technique , bien etre ….. Pour moi un commentaire avec grand intéret

    • FloraTrigo
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      Bonjour,
      Grand merci pour votre retour, sincèrement. Je ressens dans votre propos à quel point vous êtes au service du yoga et de vos élèves, et je vous rejoins sincèrement là-dessus, au-delà des querelles de chapelle infantiles. Le Mysore est effectivement une bulle unique…sacrée.
      Meilleures pensées

  • Jess_YogaTechnique.Net
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    Très intéressant. Je suis assez peu familière du Vinyasa mais il est vrai que les aspects négatifs pointés dans cet article rejoignent un peu les réticences que je ressentais. Je n’apprécie pas trop de mettre 2 traditions en compétition cependant, mais le listing des avantages et inconvénients suffit à servir le propos 😉

    • FloraTrigo
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      Bonjour,
      Merci d’avoir pris la peine de partager. Je suis 100% d’accord avec vous, je trouve l’article légèrement maladroit mais l’auteur n’avait pas l’intention de mettre en compétition les 2 pratiques. A noter également qu’il écrit en anglais, mais que ce n’est pas sa langue maternelle, donc moins nuancé.
      Dans tous les cas, heureuse si cela amène du grain de réflexion (à moudre). Excellente journée !

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