Les contours de l’Amour – lettre à mon fils

Cette histoire n’est ni nostalgique, ni romantique, ni dramatique. Elle existe simplement, dans toute sa nudité. Elle est une tentative de redéfinir les contours de l’Amour.

Cette histoire est d’une banalité qui crée des réticences en moi : est-ce que je parle de cet enfant qui hante mes nuits de ses réveils depuis plusieurs années ? Cette souffrance ordinaire est-elle digne d’intérêt dans un environnement qui tend à glorifier les succès à 6 chiffres, que l’on fait paraître être advenus « overnight » ? Car cette histoire n’est qu’une pauvre histoire de tous les jours, à la Zola mais sans aller jusque-là. Elle se vit surtout dans beaucoup de silence, les yeux humides et les questions, sans réponse. Voilà la vérité toute nue : j’ai accouché d’un enfant qui ne dort pas bien. Depuis toujours, c’est-à-dire depuis ce qui me semble être, une vie entière. J’ai accouché d’un enfant qui ne dort pas bien et je ne souhaite pas – plus – de conseils, merci. Je ne souhaite pas me détendre non plus. En fait, je ne demande rien, et je sais à quel point c’est déstabilisant. Que l’on interprète ça comme de la capitulation et l’on ne pourrait être plus éloigné de la réalité. Comment pourrais-je capituler d’un poste avec autant de responsabilités ? Mais je comprends que certain.e.s le fassent, et je pense à eux avec émotion, bien sûr.

La salle de consultation est claire et calme. Nous nous trouvons dans une maison pavillonnaire de banlieue. La praticienne-aux-dépassements-d’honoraires-encore-acceptables plaisante du bruit des tracteurs qui passent sur la route : c’est la période des épandages et elle a besoin de le souligner, ça la rend dynamique. Pour ma part, je n’ai que peu d’humour, il faut bien l’avouer. Je ne suis plus une personne très fréquentable de nos jours. L’humour fait partie de ces choses que j’ai perdues avec le sommeil. Parfois, j’aurais encore envie, mais c’est comme si les muscles de mon visage ne réagissaient plus. De fatigue. Alors je ne souris que lorsque la situation le nécessite vraiment, en cas d’urgence. Le reste du temps, je m’économise. Nous cherchons la solution au problème : le sien, le mien, celui qui nous réunit tous ici. Amen. Alors que je suis uniquement concentrée là-dessus, la praticienne a une parole qui me soulève de l’intérieur : « ça n’a pas dû être facile pour l’attachement ». Comme une enclume, mon cerveau se met à peser et mon menton s’abaisse le long d’un trajet vertical très emprunté, puisque le mouvement en est devenu automatique. Et le silence. Comment produire une réponse synthétique, valable et communicable d’autant de moments souffrants traversés ? Comme dans toute communication très intense, nous en restons donc à ça, au silence, la tête baissée. Je ne prétends pas que nous nous comprenions, mais ça semble encore la meilleure option pour ne pas (se) mentir. Le courant continue de passer, les tracteurs aussi.

Je sors en miettes, à l’intérieur. « Ça n’a pas dû être facile pour l’attachement », est suspendu au rétroviseur de ma voiture, juste à côté du reflet de sa tête à lui. La vérité, c’est que tout réside dans cette double vision du rétroviseur : je n’ai toujours pas intégré comment on puisse aimer autant un être chaque jour, tout en souffrant en permanence de sa présence. Cette injonction paradoxale, je n’arrive pas à la digérer et je m’en sens terriblement diminuée. Les succès à 6 chiffres sont une formalité à côté de cette histoire : l’on établit une stratégie, l’on clarifie sa cible, l’on trouve des partenaires fiables, l’on fournit un quelconque travail de bonne qualité, et l’on récolte, et puis l’on prend des vacances. Basta. Dans le rétroviseur, la tête bouclée penche puis s’immobilise. Je crois qu’il dort et je me demande si je ne vais pas faire un tour de rocade pour profiter du luxe de penser en continu. Pour une fois.

Si j’étais restée dans le monde des « je suis », j’aurais été foutue dès le démarrage. Je n’étais rien de ce qui était attendu de moi. Je faisais du feu à 5 ans, sautais des fossés énormes à 6 ans, puis une classe à 7 ans, voulais tenir un fusil à 8 ans, tondais des hectares de pelouse à 9 ans. Bref, rien ne s’est passé comme ils l’avaient prévu pour moi, ceux qui me précédaient. Si j’étais restée dans le monde des « je suis », j’aurais pu en venir à penser aujourd’hui que je suis une mère incapable. Mais je ne le pense pas et j’exige être la mieux placée pour poser le verdict final sur ce point. Chacun doit tenir sa place. La vérité, c’est que nous sommes jetés dans l’existence, et que nous découvrons le mode d’emploi de ce que l’on est à travers la trame de l’expérience brute. Il y a une cruauté dans cette non-préparation. Aucun business plan ne nous prépare à la parentalité. Rien ne se passera comme prévu. Tout prendra l’eau et sera scintillant de beauté l’instant d’après. Jamais la vie et la mort n’auront été aussi proches. Probablement parce qu’elles le sont en permanence.

Alors voilà l’Amour donc. Cette déconstruction libératrice qui n’a rien de logique. Comment fait-on devant cette bizarrerie vibratoire qui ne prend pas la forme prévue sur les plans d’origine ? Qu’est-ce que je fais avec toi maintenant mon garçon, dont la présence m’anime et me tue à la fois ? Quel est l’espace qui peut se mettre à exister entre nous, et contre toutes attentes ? Je n’ai pas la réponse. Je sais juste que le sacrifice ne m’intéresse plus. Il en a fallu pour arriver là, autrement quelqu’un serait mort ; mais maintenant, je veux vivre les choses autrement. Alors, laissant de côté la logique, je cesse de chercher où est le problème, pour simplement percevoir à tâtons dans mon cœur les contours de l’Amour que je ressens pour toi. Une nuit après l’autre.

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  • Christine Buisan
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    Pfuuu ! Et ainsi va la vie Flora. Vécu des moments compliqués aussi avec mon fils. Ces moments-spéciaux auront inévitablement tissés des liens particuliers.
    Ceci dit, nous aurions pu tisser des liens durables dans la douceur aussi et non dans la brutalité de l’épuisement maternel 🙂
    Ainsi va la vie …. Amen !

    • FloraTrigo
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      Merci de ton message Christine. Il est certain qu’il faille s’accrocher au lien, de part et d’autre d’ailleurs. Ça donnera sûrement du bon. Une bonne journée à toi.

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