L’ashtanga n’est pas le problème – Son enseignement l’est

Monica Gauci pratique le yoga depuis 1978. Avec son mari Gregor Maehle, elle a fondé l’école « 8 limbs yoga » à Perth en Australie.

Cet article est une traduction autorisée par son auteure. L’article original peut être consulté dans sa version anglaise : ICI.

     « Une de mes plus grandes frustrations dans le fait d’être associée au yoga ashtanga, est que les autres yogis pensent que ma pratique posturale et mon enseignement, doivent adhérer à la forme dite « traditionnelle ». (Je mets la tradition ici entre guillemets en référence à la tradition de Patthabi Jois et non à la tradition de l’ashtanga de Patanjali. Or c’est cette dernière que je pratique et enseigne.) Beaucoup ont une vision négative de cette fameuse « tradition ». Cela découle de la réputation qu’a le yoga ashtanga d’être dogmatique, rigide et difficile. En fait, ce n’est pas une critique de la pratique elle-même mais plutôt de l’attitude de beaucoup d’enseignants d’ashtanga. En ce qui me concerne, je pratique et j’enseigne le yoga ashtanga en adaptant la pratique posturale aux besoins de la personne, en utilisant une approche sécure, nourrie de biomécanique et de compassion. 

Gregor1 catégorise clairement les élèves de yoga en quatre groupes et bien évidemment, les élèves peuvent passer d’un groupe à l’autre selon leur niveau d’énergie, leurs éventuelles blessures, leur âge etc. La catégorie 1 a le corps idéal pour le yoga ashtanga et peut apprendre et pratiquer les postures en suivant la structure fixe des séries. La catégorie 2 a parfois besoin de passer à des séquences thérapeutiques ou de modifier les séries jusqu’à un certain point. La catégorie 3 a de telles limitations (par exemple des hanches particulièrement raides qui empêchent les postures en demi-lotus) que les séries doivent être modifiées en permanence mais restent inspirées de l’ashtanga. La catégorie 4 a des limitations physiques telles que ces élèves-là ont besoin d’une pratique thérapeutique qui peut s’éloigner du yoga ashtanga.

L’important là-dedans est la possibilité et la liberté de modifier la pratique d’asanas afin de l’adapter à l’individu plutôt que de forcer l’individu à rentrer dans une forme posturale. Cela s’applique aux postures prises séparément, aux séries et aux pratiques en entier. Je traiterais chacune de ces catégories de pratiquants différemment, répondant aux besoins individuels dans le but de nourrir chacun de manière globale tout en explorant les possibilités et en développant le potentiel de chacun en toute sécurité. Dans mes cours non guidés, toute personne qui a une pratique autonome est la bienvenue, des pratiquants de séries avancés à ceux qui font une pratique très limitée en termes de mouvement. Tout le monde a le droit à une pratique, quelques soient ses capacités.

Si la récompense de l’élève consiste à lui donner la posture suivante, ou la série suivante et un système d’enseignement et de certification basé sur les avancées physiques, il est prévisible que ces mêmes élèves vont porter leurs ambitions uniquement sur les asanas. Le message intrinsèque dans ce système est que l’on n’est pas assez bon jusqu’à ce que l’on soit considéré « avancé ». Une posture avancée n’est pas un reflet de la perfection, de la beauté ou du divin qui est notre nature profonde. Et dans le système ashtanga, il n’y a aucune méthode pour enseigner aux élèves à prendre conscience de cela (je développerai dans des articles ultérieurs). Ce système a par conséquent mené au mythe selon lequel on est/devient un grand yogi en réalisant des postures avancées. Et cette croyance a parfois mené à des blessures irréparables et à de la souffrance, et pas simplement physique. Cela constitue un abus spirituel.

La hiérarchie non-yogique de la réussite des asanas dans le système ashtanga est ce qui conduit les élèves à sans cesse s’efforcer d’aller plus loin dans les postures, ce qui n’équivaut pas nécessairement à de plus grands bénéfices. Il s’agit en revanche d’une usure plus importante des articulations, qui est l’un des facteurs connus dans le développement de l’arthrose. Dans le domaine de la souplesse, « trop » d’une bonne chose se transforme souvent en une mauvaise chose. Par exemple, les postures d’extension sont très thérapeutiques. Par contre, pour attraper ses chevilles en arrière, il faut allonger le long ligament situé à l’avant de votre colonne vertébrale à un degré tel, que vous risquez de la déstabiliser. Il n’est pas rare que les yogis se déplacent les vertèbres situées en haut de la colonne lombaire (L3) après avoir pratiqué des flexions arrières excessives ou ajustées de manière trop zélée. Auparavant, sans me poser de questions, je l’ai fait moi-même. Maintenant je me rends compte que c’est ce qui fait que le yoga ressemble à un cirque.

     Par ailleurs, il y a des aspects de la pratique posturale qui ne sont pas cohérents avec le public actuel. L’ashtanga vinyasa yoga aurait été conçu pour une population qui avaient déjà une bonne ouverture de hanches. Cela signifie que pour le public actuel, les postures où les genoux sont en position de moindre vulnérabilité sont meilleures pour commencer à ouvrir les hanches que les postures de demi-lotus. Et Baddha Konasana serait alors une posture importante à inclure rapidement, alors qu’elle ne vient qu’après des postures beaucoup plus avancées. L’enseignant doit appliquer intelligemment les asanas qui rendent la pratique accessible à l’élève plutôt que de suivre les mouvements pour maintenir une « tradition » qui ne s’applique pas et ne sert pas la personne qui se trouve en face de lui. Et oui, cela exige que l’enseignant ait un bon niveau d’expérience et c’est pourquoi certains pratiquants qui exécutent des postures avec peu d’effort ne peuvent souvent pas les enseigner à ceux qui en sont moins capables.

     Les enseignants se réclamant de la « tradition » argueront qu’ils souhaitent rester fidèles à la lignée. Mais cela a souvent impliqué – probablement de manière non-intentionnelle – de casser l’élève pour le faire entrer dans ce moule très étroit. J’en ai moi-même fait l’expérience en tant qu’élève ; j’ai aussi vu des élèves se maltraiter eux-mêmes, en tant qu’enseignante ; et j’ai assisté à des destructions, depuis ma position de thérapeute. Les ajustements traditionnels donnés par Patthabi Jois (et malheureusement adoptés par certains de ses élèves par mimétisme et non de manière éclairée) étaient souvent vigoureux, et bien trop souvent préjudiciables. La dernière chose qu’un enseignant veut, est de blesser quelqu’un. Ce n’est vraiment pas nécessaire. En tant qu’enseignant, il faut tenir compte des besoins de l’élève, et non maintenir une pureté qui n’existe que dans notre idéologie, notamment si cette idéologie s’applique au détriment de la personne devant nous.

     Cela m’inquiète qu’en tant qu’enseignant(e)s nous puissions participer d’une culture qui maltraite physiquement et/ou spirituellement des élèves en les encourageant constamment à vouloir plus : plus de souplesse, plus de force, plus de postures, plus de séquences. Nous devenons desconsommateurs de postures, de souplesse et de progrès physiques, de la même manière que nous consommons tout ce qui existe sur la Terre ! Je demande souvent aux élèves : « Que pratiquez-vous ? » L’ambition, la lutte, le mécontentement ? Ou l’exploration, la conscience, l’appréciation, le contentement ? Enseigner, c’est se mettre au service des élèves. En tant qu’enseignante, j’essaie de décoder les besoins de mes élèves et de les rejoindre là où ils sont. Cela ne veut pas dire qu’on n’explore pas leur potentiel, mais sans ordre du jour imposé. Et je dissipe consciemment la croyance ridicule qu’ils sont moins yogis s’ils ne font pas telle ou telle asana. Nous devons tous nous traiter comme nous traitons ceux que nous aimons le plus et dans le respect total de ce véhicule sacré et miraculeux dans lequel nous vivons.

     Le yoga est une pratique d’introspection, qui nous donne l’occasion d’être à l’écoute de notre environnement interne, capables d’écouter et de répondre à notre corps et à notre voix la plus profonde. Cela nous protège physiquement et nous guide spirituellement. La posture véritable consiste à être incarné dans ce corps, et non à utiliser l’esprit pour conquérir le corps. C’est de la torture. De la maltraitance. Donnez-vous le droit de pratiquer avec honnêteté, une pratique qui nourrit tout votre être, sans auto-contrainte ni pression de résultats. Pratiquez avec amour pour vous-mêmes et pour votre corps. C’est une occasion pour la tradition de se renforcer, par une nouvelle compréhension. L’essence du yoga ne se trouve pas dans un certain ordre de postures mais dans une attitude de respect et d’amour, de service, d’humilité et de liberté qui libère de nos conditionnements et non dans le fait d’en rajouter !

Monica. »

1Gregor Maehle est le mari de Monica Gauci et l’auteur de nombreux livres de référence sur le yoga ashtanga.

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